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Suite du reportage








Voyage d'Arpig Rose BARAVIAN en Arménie historique

L’Arménie historique EST le  Centre International de la Mémoire Arménienne.

À n'en pas douter, il faut visiter cette partie de la Turquie, celle de l'Est, celle de nos aïeux, celle que l'on nomme l'Arménie Occidentale.

Ici, ou dans d’autre pays, des Centres de la Mémoire sont construits et pour certains, en passe de le devenir afin de préserver cette mémoire culturelle et historique. Ils sont, en effet, les garants pour sa préservation.

Mais notre Mémoire EST là-bas, celle qui a vu naître nos grands-parents, celle qui les a vu se faire égorger et celle qui les a vu disparaître !

La majorité des Arméniens de la diaspora fait le choix de ne pas aller en Turquie pour les raisons que nous connaissons. En revanche, pour ceux qui adopte l’idée de partir visiter l’Arménie historique, n’est pas simple non plus ! Il y a cinq ans mon premier voyage m’a permis de retrouver ma famille turque. Les petits-enfants de ma tante paternelle, quelle n’a jamais connus. A ce jour, je n’ai aucun regret d’avoir fait cette démarche et continue les contacts avec eux !

Oui, un départ sur la terre de nos ancêtres représente un véritable dilemme mais nous l’avons surmonté pour retrouver les traces qu’ils ont laissées.

 
Que reste-il de ces villes, villages, églises, monastères de tout ce qui composait la Grande Arménie ?

Nous étions six de la région lyonnaise et parisienne à vouloir aller sur nos terres afin de voir ou revoir où vivaient nos ancêtres. Sylvie, Madeleine, Béatrice, Edouard et Richard ont fait partie du voyage.

 Bienvenue, Hoşgeldiniz, dans notre périple !

Kars, Van, Mouch, Bitlis, Kharpert, Elazıg et Dikranaguert. Des noms de villes que nous avions entendus maintes fois et dont nous allions fouler le sol.

Le trajet que nous avions préparé commençait par Istanbul. Première étape afin de participer à un  recueillement, dans l’unité, le jour du 24 avril devant le Consulat de France, à 10 mètres de la Place Taxim à 19H15.Cet horaire, bien entendu était loin d’être le fruit du hasard.

Pour nous, ce 24 avril n’a pas été tout a fait comme les autres !

Loin des revendications de la diaspora, sur place, la préparation se fait dans le silence. Quelques femmes portant le foulard installent des bougies et des fleurs rouges en se préparant au recueillement assises à même le sol avec des personnalités et des anonymes turcs, kurdes et arméniens, tenant des photos d'intellectuels déportés et exécutés 99 ans auparavant, et dont la plupart des noms et de leur villes originelles ont été rappelés en langue turque et arménienne.
 

Pendant plus d’une heure, l’atmosphère était prenante avec ces chants religieux diffusés par haut-parleur et repris par des participants. Et le silence impressionnant.

Environ 3500 personnes selon la police, et plus selon les organisateurs turcs et arméniens, étaient réunies à l’appel d’ONG turques de défense des droits de l’homme.

Une trentaine de visages familiers, tels que Manoug Pamokdjian, responsable de la société Fineco ou encore le Révérend René Léonian, arrivés de France se joignaient à d’autres arméniens venus de pays divers.

Quelques Arméniens d’Istanbul que nous avons rencontrés nous ont déconseillé de nous rendre à ce rassemblement, tout en précisant qu’eux n’iraient pas.

D'autres, tel que Raffi Ohvanessian, ex-ministre des Affaires étrangères d’Arménie, Osman Cavala un mécène culturel, d’Anatolie, Gengis Aktar, auteur de « l’appel au pardon des Turcs s’adressant aux Arméniens »en 2008, Fetiye Çetin, avocate de la famille Dink et auteur de deux ouvrages sur ses racines arméniennes, de celle de Rakel Dink, ainsi que d’Attila Durak, grand photographe turc, et Ayse Gul Altinay, universitaire, ayant eu une grand-mère arménienne, prouvaient par leur présence leur solidarité et montraient leur détermination à défier l'Etat Turc, tout en faisant un rappel de l’histoire, le matin du 24 avril devant la gare Haydar Pacha, qui a vu « embarquer » les notables et intellectuels Arméniens, partis pour une destination sans retour possible.
 

La majorité de ces intellectuels et historiens turcs demande une reconnaissance, par leur État, du génocide arménien et la déclaration inattendue du premier ministre Erdogan, le 23 avril, concernant le négationnisme traditionnel de l'État turc face au génocide de 1915-1916, a suscité de nombreuses critiques légitimes sans berner personne à Istanbul ou ailleurs. «Il serait naïf de croire que la reconnaissance du génocide est pour demain, on en est très loin», déclare Cengiz Aktar face aux caméras du monde entier.

Sur place, nous avons constaté que la télévision turque a montré en boucle durant plusieurs jours des images du génocide qui laissent penser que le tabou est tombé ? Mais, l’Etat Turc est-il prêt à faire face à son passé avec lucidité ? Est-ce que le 24 avril 2015 marquera la fin d’une lutte centenaire et l’aboutissement d'un long processus pour la reconnaissance définitive de ce génocide et tourner enfin la page d’un siècle de négationnisme ?

                        Notre périple

 

Kars, ville non loin de la frontière avec l'Arménie, a été notre première étape, avec un arrêt à la célèbre forteresse de la ville. Elle paraît être une ville tranquille un peu hors du temps, comme d’autres villes traversées, on a vite fait d'en faire le tour. Il nous paraît bizarre de voir cohabiter technologies modernes, avec internet dans les hôtels, et chauffage à la brique de bouse de vache à quelques centaines de mètres d'écart.

Cette région était un véritable royaume arménien et

chercher aujourd’hui une empreinte qui puisse rappeler cette présence relève d’un détective professionnel. Dans un voyage précèdent, Sylvie et Richard, nous disent avoir vu le fameux « wagon »  où fut signé le « Traité de Kars »le 23 octobre 1921 entre la Turquie et l’union Soviétique, concédant la majeure partie de l’Arménie Occidentale à la Turquie. Mais dans quel endroit de Kars l’ont-ils vu ? Ils ne s’en souviennent plus !

Nous entrons dans la gare pour repérer ce vestige et poser des questions mais la seule réponse obtenue est « nous ne savons pas où est passé ce wagon, peut-être qu’il a été transféré à Ankara ? ». Nous plantant là, les employés retournent à leur travail et peu leur importe notre déception!

Séta, notre accompagnatrice, nous informe que l’Eglise apostolique Sourp Arakélots (Saints Apôtres) située au cœur de la ville, est toujours en place. Effectivement, elle resplendit en se dressant entre deux mosquées. En la contournant, nous la voyons surmontée du croissant et de l’étoile turque en lieu et place de la Croix qui l’ornait avant. Choqués, nous voyons des musulmans retirer leurs chaussures pour entrer dans notre Eglise devenue Mosquée. Je me refuse à faire de même et certains regards me désapprouvent. Tout en me signant, je leur explique que cette enceinte reste pour moi une Eglise et non une Mosquée ! Ecoeurés, nous repartons vers l’étape suivante ANI.
 

Les paysages entre Kars et Van sont magnifiques. On traverse plusieurs types de paysages complètement différents qui nous font penser à l’Arménie.  

Ani n'est qu'un ensemble désolant de monuments et d'églises en ruines disséminés dans la steppe.

 
Jamais, je n’oublierai cette entrée sur le site d’Ani !

Il faut payer pour entrer dans l’ancienne capitale de l’Arménie historique. L’Etat turc fait du profit avec nos monuments ! 

 
Ani, capitale du royaume arménien du 9e au 11e siècle.

Comme le dit le titre de cette chanson, « Anin desnèm ou nor mernèm ». Voir Ani et puis mourir ».

Passés les remparts, il ne reste que quelques édifices religieux, éparpillés ça et là. Tout semble abandonné. Ce n’est pas un rêve et pourtant ce décor semble irréel, privé de toutes traces de civilisation où habitaient 100 000 âmes que les pierres semblent encore contenir.

 
Notre regard se perd à l’horizon face à ce domaine gigantesque. Il semble déserté depuis des siècles est pourtant ce site est fréquenté par de nombreux touristes venus du monde entier.
Personnellement, je n’avais jamais connu un tel besoin d’isolement en le parcourant, volontairement seule. Les épaisses murailles de la forteresse arménienne qui me dominaient semblaient me parler. L’histoire d'Ani mouvementée a connu de nombreuses invasions. Divers facteurs affaiblirent Ani, jusqu'à son extinction complète. Un tremblement de terre en détruisit une bonne partie en 1319.

Ani, la ville au mille et une églises. Ani, ville royale où s'épanouissait la splendeur de la civilisation arménienne où la vie régnait, n’était pas seulement un lieu où venir attendre la mort.

A présent, il ne reste que 10 Eglises en grandes parties détruites et l’on peut se poser la question de savoir, quand est-ce que l’Unesco va  s’imposer auprès des autorités turques afin de sauver cette infime partie qu’il reste de Ani

Du temps de l'URSS, le site d'Ani se trouvait dans le no man's land entre la Turquie et l'Union Soviétique. Elle est aujourd'hui dans le no man's land turco-arménien.

 
Comme le soulève Sylvie, Ani représente aujourd’hui le génocide et la déportation.

                 L’ ARARAT et ses 5165 ms d'altitude

 

La température extérieure fleure les 28 degrés et arrivés aux alentours de la ville de Doğubayazıt dans une partie du territoire à majorité kurde, le Mont Ararat nous accueille. Majestueux tel un colosse prêt à nous engloutir. Il nous invite à pique-niquer à ses pieds ! Un rêve que je réalise !

Ararat, le toucher enfin, tout en grimpant sur ses sentiers escarpés, chose irréalisable du côté arménien. Ce côté face B de l’Ararat, est plus large puisque entouré de montagnes alors que du côté A depuis Khor-Virab il paraît plus haut.

Pour le groupe, l’émotion est à son comble et notre guide arménienne ayant prévu une bouteille de vin venue d’Arménie, nous levons nos verres. Fixant Ararat prisonnier de la Turquie, nous lui promettons de continuer notre « combat » afin qu’il revienne sur ses terres ancestrales. Ays or kéri vaghe azad !

 
Je le regarde s’éloigner en ayant un pincement au coeur sur la route qui nous mène vers la ville de Van comptant 353 000 habitants, pour une grande majorité Kurdes.

Du haut de la citadelle, quel spectacle époustouflant ! Le lac s’étend à perte de vue et à toutes les apparences d’une mer avec ses 3755 km2, il fait sept fois le lac Léman. C’est le plus grand lac d’Arménie historique à 1700 mètres d’altitude, il est l'un des trois grands lacs de l'ancien royaume d'Arménie, avec le lac Sevan et le lac d'Ourmia, surnommés « les mers d'Arménie ».

Le mont Sipan, quant à lui veille du haut de ses cimes sur le berceau du peuple arménien.  

Au cours de la première guerre mondiale, la majorité des 192 000 Arméniens de Van fut décimée par les troupes ottomanes lors du génocide.

Parler de Van c’est, bien entendu parler d’Akhtamar, le « joyau » de ce lac perché sur son île. Première surprise, un gamin à qui nous achetons quelques souvenirs nous dit, « chenoragaloutiun » « merci ». Etonnés nous lui demandons s’il est arménien et il nous répond, « non, je suis kurde mais mon grand-père l’était ».

Nous voyons approcher Akhtamar sur l’écran de nos appareils photos, une splendeur avec ses couleurs ocre se tient devant nous. Comme à Ani, pour y accéder nous sommes obligés d’acheter nos billets d’entrée pour visiter notre Eglise !

 A l'intérieur, les murs sont tapissés de fresques datant du Xe siècle. Malheureusement, celles-ci sont très abîmées. Quelques unes ont néanmoins réussi à traverser le temps et certaines ont gardé leurs couleurs d'origine.

La Cathédrale de la Sainte Croix était un lieu de pèlerinage important. Elle était située dans l’ancien royaume  arménien du Vaspouragan et construite entre les années 915/921, restaurée à partir de 2005 et enfin depuis peu ornée de sa croix. Elle fut longtemps transformée en musée.

La célébration d'une messe n'y est autorisée par la Turquie qu'une seule fois par an (chaque année depuis 2010) ; en dehors de cette journée, prier y est interdit ! En revanche, casser des noix sur les tombes ne l’est pas !

 Allumer une bougie dehors, derrière l’Eglise, demande de la patience car sans abri, nos « moms » (bougies) s’éteignent au moindre souffle de vent mais, sans nous décourager!.

Les autorités turques ont rebaptisé le lieu en Akdamar qui signifie « veine blanche » en turc.

Des touristes d’horizons divers, chrétiens pour quelques uns, se fondent parmi le nombre important de musulmans qui la visitent.

Une dizaine de femmes voilées, qui sauter de tombes en tombes m’abordent et me demandent en anglais d’où je viens et ce que je viens faire ici. Je leur répond que je suis arménienne de France et que  suis ici pour visiter l’Arménie historique. Et vous, vous êtes turques ?. Elles me répondent je suis « zaza » une autre « alévie », une autre « tcherkez ». Bref, un kaléidoscope pas commun, qui représente la Turquie. A la fin de notre discussion la femme « zaza » me dit « vous les arméniens vous n’oubliez jamais votre passé » ? Je rétorque, « jamais » !

    Autre jour autre lieu. Yédi kilisé, sur les flancs du Mont Varak.

La ville comptait sept Eglises, il n’en reste qu’une. L'ancien monastère de Varakavank se trouve là. Sainte Hripsimé aurait déposé un fragment de la croix du  Christ, précise notre guide.

A l’entrée du hameau aux demeures chancelantes, aucune ambiguïté, nous sommes bien dans un village kurde où flottent uniquement leurs drapeaux. Aucun drapeau turc à l’horizon.

Deux femmes sortent de chez elles et nous précisent que des Hays vivaient ici à l’époque mais il n’y en a plus ...

L’Eglise, où des monticules de terre et de pierres brisées s’étalent devant sa façade est fermée à clé. Encerclée par des planches elle s’ouvre à notre demande et l’on constate dès l’entrée le coin ou se vendent des « souvenirs, châles, chaussons » fabriqués maison. L’intérieur est délabré, l’hôtel à ciel ouvert, la coupole est éventré mais, malgré tout ce chef d’œuvre n’a pas perdu son âme.

Peu de temps après notre arrivée, trois personnages entrent comme des touristes, qui n’en sont pas. Des policiers en civil ! Je m’approche de l’un en lui montrant la toiture qui s’écroulera sous peu. Visiblement je l’ennuie et il me répond par un geste qu’il est impuissant.

Nous cherchons les restes des six autres églises mais aucune trace ne subsiste. Le « gardien » de cette paroisse nous précise que le cimetière des arméniens était tout en haut du village. En grimpant, nous constatons qu’à sa place, il y a un nouvel ensemble de maisons.

Avant de partir, un gamin s’approche et nous offre un pain chaud pour nous souhaiter bonne route.

 
Van est en quelque sorte la capitale de l’Extrême sud-est de l’Anatolie à 1700 m d’altitude.

Nous empruntons cette route qui nous mène à la découverte de l’ancienne capitale du 1er millénaire avant notre ère, Van et sa forteresse construite à l’époque Ourartéenne en haut de laquelle nous montons malgré le soleil qui tape fort à cette heure là.

Du haut de la forteresse, nous admirons la ville et rêvons de l’époque où cette ville brillait et vivait avec son peuple ou toute cette cité était imprégnée par ses princes. Aujourd’hui majoritairement kurde, cette population a pris la place depuis le génocide de 1915 de la population arménienne implantée là depuis des siècles, entre Bitlis, Mouch et Erzeroum. 

La ville de Van est devenue un chef-lieu de province de 380 000 habitants, après avoir été le cadre de l'un des plus hauts faits de la résistance arménienne, en 1915, contre l'armée turque. La restauration des murs de la forteresse, a été entreprise suite à une initiative du ministère de la culture et du tourisme en allouant un budget d’environ 1 million d’euros. Mais à quelle fin ?

De Van en passant par Batman, que nous ne faisions que traverser, ville située au cœur du Kurdistan turc, et majoritairement peuplée de Kurdes, la police très présente nous arrête. Elle demande si nous sommes accompagnés par des citoyens turcs, et comme c’est le cas, nous continuons sans problème jusqu’à  Bitlis, ville ou est né en 1907 William Saroyan. Peuplée de 47 000 habitants.

Bitlis, possédait davantage de témoignages architecturaux traditionnels et médiévaux qu'aucune autre ville dans l'Est de la Turquie. La citadelle de l’époque Ourartéenne est le seul signe visible du passage des Arméniens dans cette ville. Sylvie et moi sommes abordées par de jeunes garçons qui, intrigués, demandent en anglais d’où nous venons. La réponse est toujours la même, « nous sommes des Arméniens de France ». La joie se lit sur leurs visages car ce sont des arméniens islamisés. Nous leurs parlons en arménien et répondent avec le peu de mots qu’ils connaissent, beaucoup plus à l’aise en anglais. Le plus jeune précise qu’il est marié à une arménienne, de confession musulmane, et qu’ils partiront après la naissance de leur petite fille à Istanbul, dans le quartier arménien de Samatia, où vivent déjà leurs sœurs. Tout comme elles, Tcezmi et Nazmi, se feront baptiser comme les sept cents autres qui ont rejoint cette religion depuis peu. Ce bébé, porteur bientôt de la foi chrétienne aura pour prénom, le mien,  en souvenir de cette rencontre, nous confit le futur papa, qui souhaite garder l’anonymat.

Après cette heureuse rencontre, nous arrivons à Mouch d’ou j’avais promis à une amie d’envoyer une carte postale, ses parents étant natifs de là. Pas de carte, mais un peu de terre de l’ancien quartier arménien la remplacera aisément.

Mouch, où les Arméniens ont été présents depuis les temps les plus reculés, où l’on constate que l’on a détruit les dernières maisons anciennes pour construire de futurs logements, selon le plan affiché. L’église, ou ses restes, est plantée au cœur de ce qui devait être le fief des Hays ! Il ne reste que quatre pans de murs où les hautes herbes ont pris possession de l’intérieur. Où sont passés les six autres mais aussi tous les édifices qui animaient la vie de cette grande ville ? C’est là que Kévork Chavoush, blessé, fut tué par la foule. La tombe de ce héros arménien a été profanée, devenant méconnaissable.

Nous posons des questions à un kurde qui nous accompagne au bord d’un torrent pour voir le « hammam » construit par les Arméniens. Là aussi, des ruines nous font face. Sans gêne aucune, nous voyons un voisin construire une murette en se servant des pierres des bains qu’utilisaient nos anciens. Puis, notre « guide » improvisé nous invite à prendre le « tchaï » dans son jardin. Un voisin s’invite à son tour pour nous parler de la maison qu’il a achetée, il y a quarante ans. La seule en état qui restait habitable ! Il tient en main un acte de propriété au nom de Yervant…Ian datant de 150 ans. Cette grande maison qu’il nous présente, faisait partie du plan de destruction du quartier arménien. Ce voisin pugnace, a eu l’idée de téléphoner au journal Agos à Istanbul et n’a pas été détruite grâce à l’effet produit par les articles publiés. Mais, jusqu’à quand pourra-t-il la garder? En sortant de chez  M. Cete, il nous offre un livre précieux, publié en 2012, écrit en Osmanli, qui relate la vie des Arméniens de Mouch montrant des photos de la vie d’avant. Cet ouvrage trouvera sa place au « Centre National de la Mémoire Arménienne de Décines » (Rhône). Merci a lui.

Elazig, est une ville assez moderne avec plus de 500.000 habitants, à plus de 1000 km à l'est d'Istanbul. Assis à la terrasse d’un café un jeune turc vient prendre place à nos côtés pour nous poser des questions en anglais. La première étant toujours « d’où venez-vous », nous répondons comme à chaque fois,  « Nous sommes des Arméniens de France ». Nous l’intéressons car dit-il, à l’école nous avons eu un enseignement de l’histoire. Nous rajoutons « qui ce n’est pas le nôtre » et nous discutons durant près d’une heure ! Cet étudiant, « fan » d’Erdogan, comme il le souligne, rajoute, « je sens que cette histoire vous fait souffrir alors pour vous consoler je dis, « oui c’était un génocide », mais si le pays le reconnaît en tant que tel, que va-t-il se passer après ? ».

Nous profitons de ce passage à Elazig pour retourner dans le village de Tadem revoir l’Eglise St Siméon le plus ancien de la région, datant du 10ème siècle. Des gamins courent sur son toit. Sont-ils  ceux qui ont éventré un pan de mur ? Ce trou n’existait pas 4 ans avant !

A Khoravank idem, un trou énorme a été creusé à l’intérieur de l’Eglise Sourp Kévork, depuis notre dernier passage. On cherche encore des trésors et les « explorateurs », creusent et détruisent !

Le village de Husénik est resté le même. Jusqu’en 1915, 5OOO Arméniens vivaient ici nous confie M. Nevzat qui se souvient de son grand-père maternel, arménien. En passant devant un café, un ancien de ce village nous  insulte en turc. Des jeunes se saisissent de lui et nous disent qu’il est « dérangé ». Je n’en crois pas un mot !

Kharpert, la vieille ville de 30 000 habitants située en altitude dans une zone aride, se vide peu à peu de sa population au profit d’Elazig à environ 5 kilomètres ,alors qu’elle était auparavant une grande ville avec sa forteresse construite par les premiers rois d’Arménie.

Sous cette forteresse, grâce à un ami et professeur d’histoire Mustafa Balaban, dont la mère est une arménienne islamisée, nous découvrons pour la première fois une l’Eglise cachée, Sourp Mariam Asdvadzadzine, construite environ 500 ans ap. J.C . Seul détenteur de la clé, de ce lieu de culte arméno/assyro-chaldéen, un dentiste de cette origine en assume à présent la gestion Il explique que cette Eglise était auparavant un lieu secret pour se rencontrer puis il est devenu lieu de prières. A présent, cette Eglise officie non officiellement !

Dikranaguert / Diyarbakir termine notre circuit. Les remparts de Dikranaguerd, construits au 1er siècle avant Jésus, sont visibles dans le centre ville ou 963 000 habitants kurdes dont 1000 sont des Arméniens islamisés. Le clocher de l’église Sourp Guiragos, a été inauguré par le Patriarche Aram Atheshyan, originaire de la ville en novembre 2012 et, après des décennies de silence, la cloche a sonné de nouveau ! Le soutien moral et financier du Maire kurde de Diyarbakir, Osman Baydemir, a été pour beaucoup dans la rénovation de l’église mais aussi grâce aux dons des Arméniens d’Istanbul et de la diaspora. Contrairement à l’église Sainte Croix d’Akhtamar du Lac de Van, l’église St. Guiragos restera aux mains de la communauté arménienne et ne sera pas transformée en musée nous rassure le gardien M. Aram Khatikian en nous offrant le tchaï. Cette Eglise est visitée par tous, chrétiens ou pas. C’est dans un café à ciel ouvert, avec un concert de chants kurdes, que nous avons quitté ces territoires. A notre demande, le groupe de musiciens, ayant pour décor deux fusils au-dessus de leurs têtes, a interprété « sari geline » « la mariée au teint clair ». Nous six, sommes d’accord pour avoir été fascinés par tous ces remarquables monuments, monastères, forteresses, témoins de notre riche passé historique et culturel. Bien qu’occupée par la Turquie, cette terre « est toujours la nôtre » ! Elle est à vous comme le précisaient à différentes reprises des kurdes ou turcs, durant ce parcours. Les rencontres faites avec des personnes authentiques nous font penser que la population de Turquie change et qu’elle nous écoute d’une oreille différente. Malheureusement, à l’heure actuelle, son Etat est incapable de faire de même. Il est temps pour la Turquie d’avancer dans son histoire et de l’admettre.

Pour nous, en 2015, le rendez-vous avec l’Arménie historique est prit !

Այսքան չարիք թէ մոռանան մեր որդիք, թող ողջ աշխարհ կարդայ հայուն նախատինք
Armenagan 2004 Հրայր