L'Arménie et l'Artsakh, terresde contrastes où beauté et misère se côtoient.

PAR ARPIG-ROSE BARAVIAN

L'Arménie présente une grande variété de paysages que notre petit groupe d’Arméniens de France a traversé du 14 au 29 septembre dernier, en commençant sa première visite à Dilidjan, ville qui doit sa renommée non seulement à sa fameuse station thermale mais aussi à ses vanks (monastères) qui constituent aujourd’hui les principaux points de mire touristiques. Ces vestiges médiévaux, comme le vank d’Aghardzin ou de Gochavank, ne peuvent que séduire. Le lac Sevan représente à lui seul une beauté rare. En le contournant, nous entrons dans la ville de Noradouz et son fameux cimetière où s’érigent 900 khatchkars (croix de pierre) tombant pour la plupart en ruines. On y trouve une tombe modeste, celle de Jean-Jacques Varoujan écrivain et adaptateur de théâtre français, mort en avril 2005 à Paris. Plus loin, La forteresse d’Ambert, dressée sur un promontoire rocheux, impressionnante par sa taille et son monastère, vaut également le déplacement. Il en est de même pour le monastère médiéval d’Ohanavank situé au bord du canyon de Kasakh. Odzun, Sanahin, Haghpat, au nord du pays, des monastères réputés, dont les deux derniers, sont classés par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité. Comment ne pas évoquer sur le plateau au-dessus des orgues basaltiques, le temple de Garni tout en basalte gris et aux colonnes de temple grec, mais également la beauté du monastère taillé dans la roche qu’est Guéghart, très visité par les touristes. Au sud de l’Arménie, c’est le complexe monastique de Tatev qui mérite le détour : il est doté du plus long téléphérique du monde, d’une portée de 5 750 mètres, permettant de franchir en 11 minutes un ravin qu’il survole à une hauteur similaire à celle du viaduc de Millau (plus de 300 mètres). Puis, traversant une gorge rappelant le Colorado américain, nous découvrons l’un des joyaux de l’Arménie, le monastère de Noravank. La cathédrale d’Etchmiadzine, dont le nom d’origine est Vagharchapat, siège du Catholicosat de l’Eglise arménienne, est le plus ancien temple chrétien d’Arménie. Elle est située à une vingtaine de kilomètres de la capitale Erevan. Des montagnes verdoyantes du nord du pays aux paysages arides du sud, en passant par les volcans, le paysage prend différents visages. Le plus mythique d’entre tous, l’Ararat, se trouve toujours en territoire turc, l’Ararat cher à l’ensemble des Arméniens du monde même si miradors et barbelés rappellent à ceux qui s’en approchent que la frontière est toujours bel et bien fermée ! Ce petit pays regorge de lieux magnifiques, encore loin du tourisme de masse, même si celui-ci se développe en accueillant Japonais, Américains, Iraniens, Italiens, Russes et Français, ces derniers nous confiant avoir été “ agréablement surpris par toutes les merveilles visitées ainsi que l’accueil des gens ”, ajoutant que le pèlerinage du pape François en Arménie, en juin dernier les avait incités à faire ce voyage… Le but de notre parcours était aussi de rencontrer des habitants heureux de nous faire partager leur quotidien ainsi que leur mode de vie, souvent traditionnel. Hors de la capitale, il est difficile de vivre avec de petits revenus mensuels (100 euros pour un ouvrier, idem pour un directeur d’usine ayant dirigé 15 000 employés !). Certains nous invitent à entrer chez eux, voulant nous montrer leurs conditions de vie : “ Èguek, medèk mer odjakhe desek vonts enk abroum ! ”, “ Venez, entrez dans notre foyer et regardez de quelle manière nous vivons ! ”. Martin Pachayan, ex-directeur de l’école française de Gumri, a reconstruit en 1989 cette bâtisse après le tremblement de terre de 1988 qui avait ravagé cette ville, avec opiniâtreté et grâce à l’aide de la France et de nombreuses institutions arméniennes. Il nous fait visiter l’école française n° 10 qui accueillait 1 700 élèves en 1996 et qui n’en compte plus que 170, les autres préférant aujourd’hui l’anglais. Triste constat : l’intérieur de ce bâtiment est en décrépitude et de nombreuses classes sont fermées. La ville de Spitak aux quartiers dévastés, épicentre du séisme, est devenue vivante et animée autour de sa nouvelle église, ses nouvelles écoles ou ses “ supermarkets ”.

contraste où beauté

L’ascension vers le col de Sélim fait défiler des paysages d’une belle diversité. Ce moment nous permet de souffler un peu et d’apprécier des situations cocasses, comme le berger sur son cheval, fouet d’une main et portable de l’autre, parcourant un décor insolite et sauvage, survolé par de nombreux rapaces, parmi des falaises de tuf volcanique de toute beauté. Dadivank, dans la région de Chahoumian, a gardé tout le charme de ses origines. Ce monastère construit au XIIIe siècle dans un site boisé est un exemple rare d’architecture. Il a été restauré en 2004. Ce périple loin des sentiers battus a donné lieu à des moments magiques nous permettant de loger chez l’habitant et de partager leur quotidien au plus près. La visite du musée du Génocide à Dzidzernagapert est un moment fort qui nous plonge dans l’Histoire. Haïkouhi Guévorkian, l’une des jeunes guides, a commenté en français chaque cliché, permettant ainsi aux néophytes de saisir rapidement cette page sombre qu’ont vécue les Arméniens.
Le second volet de ce parcours se passe en Artsakh, nom historique du Haut-Karabagh, la “ poudrière du Caucase ” comme le soulignent certains. En traversant Berdzor, ex-couloir de Latchine, on perçoit moins les stigmates de la guerre de 1991 à 1994 puisque de nouvelles constructions bordent aujourd’hui le corridor. Ce conflit a opposé l’Azerbaïdjan et l’Arménie autour de la province du Karabagh. Ce véritable « cordon ombilical » a été reconquis le 18 mai 1992, ce qui a permis depuis de relier au sud-ouest, le Karabagh à l’Arménie. En sommeil depuis le cessez-le-feu de 1994, le conflit a été relancé par l’Azerbaïdjan en avril dernier. En parcourant la ligne de front, nous comprenons vite que ce calme cache des tensions latentes puisque soldats arméniens et azerbaïdjanais se font face, séparés par des champs de mine qui côtoient des champs labourés. Ce qui nous renvoie en pleine figure le quotidien de nombreux villageois vivant dans la peur mais restant malgré tout sur leurs terres. Nous poursuivons notre périple entre la majesté des montagnes et les plateaux désertiques. Chouchi, l’ancienne capitale, a été la première cité visitée. Elle a permis la libération du territoire du Karabagh le 9 mai 1992. Perchée à plus de 1 500 mètres, Chouchi est la deuxième ville où se côtoient églises et mosquées, souvenirs d’un passé multiculturel. Au centre, des immeubles entiers n’ont toujours pas été reconstruits, d’autres, pourtant habités, ont mauvaise mine. Stépanakert la capitale est méconnaissable, le nouveau Parlement devant lequel les badauds se promènent trône fièrement. Reconstruite, elle se veut moderne et accueillante dans un climat de tension politique, puisque la communauté internationale ne reconnaît pas l’existence de cette république où dans chaque ville et village, de nombreuses ruines témoignent de l’ampleur des combats. Par exemple, la ville d’Aghdam, où la nature a repris ses droits, est totalement interdite aux étrangers. Depuis Hadrout, nous allons vers une destination qui m’est chère, le village d’Arakiul sorti de ses ruines grâce à la ténacité d’une association créée en 1993 à Lyon : France-Karabagh, présidée par Jules Mardirossian, épaulé par un ami, “fransa haye” (Français d’origine arménienne) et mécène, qui y a largement contribué. Cette association pour laquelle je travaillais a restauré également quatre autres villages. Arakiul, lieu stratégique pour la sécurité du sud du Karabagh, entre Iran et Azerbaïdjan, est devenu prospère. Il abrite 130 personnes, 35 maisons ainsi qu’une école qui accueille des enfants de plus en plus nombreux. En avril dernier, des volontaires de ce village ont participé aux combats, tandis qu’une vingtaine de personnes apeurées a fait le choix du départ. A présent, Arakiul a adopté son nom d’origine en devenant Arakel. La joie des retrouvailles avec certains villageois nous a permis d’évoquer le bon vieux temps de la reconstruction et la vie d’aujourd’hui confrontée à la guerre permanente. Pour la ménagère, il faut parcourir des kilomètres jusqu’à Hadrout pour trouver les produits de base. Aujourd’hui, l’Artsakh avec ses 145 000 habitants est la preuve vivante que tout est possible lorsqu’on est déterminé ! Souvenons-nous de cette phrase du commandant Monté Melkonian mort au combat : “ Si nous perdons l’Artsakh, nous tournons la dernière page de de l’Histoire ”. Bako Sahakian,

le président de la République autoproclamée du Haut-Karabagh depuis 2007, est un ancien combattant de la guerre d’indépendance (1991-1994). Toutes ces rencontres ne m’ont pas fait oublier l’enveloppe que je portais depuis la France. Elle me rappelait ma promesse d’aider un pauvre homme en Arménie, Khatchadour Hayrabédian, 62 ans, habitant Gumri. Découverte faite grâce à un article que j’avais lu et partagé à mon tour sur Facebook (http://galatv.am/hy/your-voice/8469758978/#.U1iYXzlntch. facebook), créant des réactions d’amis Facebook qui m’ont confié une enveloppe contenant de quoi permettre à ce pauvre homme de vivre plus ou moins normalement durant trois mois. Ne mangeant pas à sa faim et vivant dans la misère la plus totale, son appartement est envahi par des odeurs difficiles à supporter, la porte d’entrée à elle seule donne une idée du dénuement dans lequel il vit. Mon ami Martin Pachayan m’a aidée à trouver cette personne tout en me confiant que des cas similaires existaient dans tout le pays.
Alors, qui peut s’étonner si l’émigration se développe ? Il est impossible d’empêcher ces personnes de fuir cette misère en s’exilant, contraintes et forcées, afin d’assurer à leurs enfants une vie plus décente. Nous avons passé des moments très forts auprès d’une population qui n’attend pas grand chose de ce gouvernement. La mafia reste ce qu’elle est, l’écart s’est creusé davantage entre les milliardaires qui n’ont aucun scrupule à afficher leur richesse au travers de châteaux servant d’habitation et se pavanant dans les rues de Erevan au volant de voitures de grandes firmes, devant les plus pauvres tendant la main… Naguère, dans la Diaspora, toute catastrophe interpellait directement les consciences individuelles. Qu’en est-il aujourd’hui ? Deux solutions sont possibles : faire l’autruche, ce qui est apparemment le cas du gouvernement de Serge Sarksian, ou bien regarder les choses en face et continuer l’élan de solidarité développé en 1988, année du tremblement de terre, et durant la période de la guerre du Karabagh dans les années 1990. Elan qui se poursuit encore aujourd’hui au travers du Phonéthon ou d’autres actions similaires. Cette solidarité a permis de construire des routes de communication et des villages qui, dans peu de temps, serviront aux voisins iraniens qui s’installent de plus en plus en Arménie en achetant les biens délaissés par les Arméniens partis à la découverte de contrées plus accueillantes. Ayant parcouru durant près de trois décennies ces monts et vallées à présent moins peuplés qu’autrefois, la nostalgie m’envahit devant cette émigration. Certes, les Arméniens ont des racines, mais aussi des ailes.

Pour les images la tombe de Jean Jacques Varoujan - L'intérieur de l'école N°10 de Gumri en décrépitude - le village d'Arakiul en Artsakh - Arpig Baravian remet l enveloppe à Khatchadour



Այսքան չարիք թէ մոռանան մեր որդիք, թող ողջ աշխարհ կարդայ հայուն նախատինք
Armenagan 2012 Հրայր